Quand évolutions musicale et sociale se lient étroitement
Si peu de femmes s’imposent dans le rap ou le rock, la soul et le rhythm and blues ont permis aux artistes noires américaines d’apporter leur touche féminine dans la musique. Entre la mama black bien pensante et la diva sulfureuse, la black music féminine est en quelques sorte le reflet d’une société où la femme s’est battue pour évoluer.
La sensualité black
Nina Simone
Alors que les artistes masculins de la soul et du rhythm’n’blues intègrent explicitement un contenu érotique dans leurs chansons - à l‘image de James Brown ou encore Otis Redding - les interprètes féminines resteront davantage subtiles pendant bien des années. Dans le début des années 60, la scène noire américaine verra apparaître une nouvelle mode, celle des “girls bands”. Le concept est souvent le même : trois ou quatre filles, dont l'image se situe entre lolitas black et jeunes ados insouciantes, chantant du bout des lèvres des ballades sagement sensuelles. Diana Ross et son groupe The Supremes connaîtront un large succès avec leurs tubes "Where Did Our Love Go" ou encore "Baby Love" qui, c’est une première, raviront également l’Amérique blanche.
Cette dernière n’est d’ailleurs, à ce moment là, pas encore au bout de ses surprises et assistera plus tard aux concerts quasi-obscènes de Ike & Tina Turner. Scandalisée, la population se laissera ensuite séduire par ces spectacles qui émanaient la transpiration et l’ambiance des bars malfamés. Marquées par la libération des moeurs, les années 70 seront reflétées par l’avènement de la funk. Dérivé de la soul, ce sous-genre donnera une place importante à la danse et à la sueur. Mais c’est avec le disco que la chaleur montera d’un cran. Donna Summer, dont les râles aguicheurs feront l’effet d’une bombe libidineuse, s’imposera comme la diva du genre avec son "Love To Love You Baby". Interprète du célébrissime "Lady Marmelade", Patti Labelle ne sera pas en reste, tout comme Diana Ross qui, en solo, se verra à son apogée avec le hit "Upside Down". La funk, puis le disco, permettront donc aux artistes noires américaines d’affirmer leur sexualité et d’imposer leurs facettes libertines, bien que nombreuses chanteuses demeureront encore fidèles à leur rôle de cantatrices spirituelles et/ou sentimentales à l‘instar de Roberta Flack et Gladys Knight.
Les grandes “Soul Sisters”
Whitney Houston
Si bien des divas black se spécialisent dans un glamour plutôt terne (Dionne Warwick...), d’autres comme Aretha Franklin, surnommée “Queen of Soul”, imposeront une vraie intensité émotionnelle. Fille de révérend, Aretha chante dès son plus jeune âge dans les chorales d’églises comme la plupart de ses consoeurs du genre. Au fil de sa carrière, elle déviera parfois dans le profane, ce qui ne sera pas sans déplaire à certains puristes, considérant cette évolution artistique comme une trahison. Le contexte historique des années 50 (la lutte des Droits Civiques menée de front par Martin Luther King) inspirera quelques retours à la musique d’église comme dans "Respect", le tube intemporel de la “queen”, qui n‘est autre qu‘un appel au respect de l’Amérique blanche envers sa composante noire.
Des chanteuses aux voix magnifiques telles que Carla Thomas ou les Staple Singers suivront également ce mouvement. Cependant, une des plus engagées reste indéniablement Nina Simone qui, outre le fait d’avoir participé à la marche pour les Droits Civiques, exposera une forme de dimension sociale parfois implicite dans ses textes et sera une des rares à revendiquer ses origines afros en intégrant dans son répertoire soul et jazz des influences résolument africaines. Quelques années plus tard, les tourments du funk et du disco occulteront quelques peu ces formes de soul assez “raisonnées” et parfois prudes. Mais après le phénomène funk et disco, la soul s’assagira, certainement troublée par la menace SIDA. Épaulée par la grande Chaka Khan, Whitney Houston reflètera ce renouveau avec ses ballades sages et romantiques à l’extrême ("Saving All My Love For You", "All The Man That I Need"...).
Le renouveau du genre
L’émergence de la génération hip-hop conduira la soul et le rhythm’n’blues à s’urbaniser. Si Lil’Kim et Missy Elliott s’imposent dans le rap, c’est dans le nouveau R’n’B que les femmes évolueront de manière plutôt impressionnante. Celles qui représentent alors le mieux le renouveau du genre restent Mary J. Blige, avec son premier album magistral "What’s The 411?", et Lauryn Hill, d’abord avec les Fugees puis en solo en 1998 avec son étonnant album "The Miseducation Of Lauryn Hill". Toutes deux introduiront un son hip-hop dans leur chant et leurs mélodies typiquement soul. Suite aux succès des TLC (le groupe féminin le plus prometteur du début des années 90), Aaliyah ou encore les Destiny’s Child, l’efficacité du R&B moderne (parfois appelé “groove”) génèrera certains libertinages.
Destiny's Child
Si l’on peut accuser certaines d’user de la complaisance à travers leurs déhanchés et leurs décolletés suggestifs, d’autres y verront la revendication légitime d’un sex-appeal au même titre que leurs confrères masculins. C’est à la fin des années 90 que l’on assistera au retour d’une chanson black plus profonde. L’énigmatique Erykah Badu (qui décrit la société dans "On & On" entre autre), la passionnante Jill Scott (qui utilise sa liberté d’expression dans "Golden") ou encore l’attachante Angie Stone (chantant la beauté et la grandeur de ses frères blacks dans le classique "Brotha") défendront ce courant “nu soul” en ramenant une écriture plus adulte et une envie de plaire pour leurs diverses qualités artistiques et non pas pour leurs atouts physiques. A partir de 2001 et grâce à son premier album "Songs In A Minor" dont est extrait l'incontournable "Fallin'", Alicia Keys évoluera comme une référence grâce à sa capacité à interpréter de la soul traditionnelle et de faire simultanément danser toute une nouvelle génération, plutôt à l’aise dans son corps. On pourrait ainsi penser que c’est là que risque de se jouer l’avenir de la femme noire américaine dans le R&B : l’image d’une femme forte, engagée et lucide mais qui garde une forme de sensualité et de chaleur aussi bien émotionnelle que physique...
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