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Souvenirs de Jazz à Juan

Tracy, Lizz et « Génie » Cullum... ou quand le talent est mis à la portée du grand public


A y penser sérieusement, Jazz à Juan est l’un des festivals de jazz les plus prestigieux au monde. Les plus grands musiciens du genre s’y sont produit, de Ray Charles à Keith Jarrett en passant par Ella Fitzgerald, John Coltrane ou George Benson. Et pourtant, même si l’on oppose toujours ce festival à son concurrent, qui ne se déroule pas très loin, le Nice Jazz Festival, pour sa programmation 100% jazz, Jazz à Juan, a accueilli pour ce cru 2006 quelques beaux outsiders, qu’ils s’appellent Tracy Chapman, Jamie Cullum ou, dans une moindre mesure, Lizz Wright (son 2ème album l'éloignant de son registre purement jazz).


Singin' Bout A Revolution

Tracy Chapman - © D. Vincendeau
Tracy Chapman - © D. Vincendeau
Tandis que les habitués élitistes du festival se sont rués en masse à la Pinède de Juan Les Pins aux concerts des légendes BB King (pour le tout dernier concert de sa carrière) et Ahmad Jammal ou de la très respectée Diana Krall, cette 46ème édition a su attirer un autre public, plus jeune, le temps de 2 soirées inoubliables. Tout d’abord, il y a eu Tracy Chapman, la chanteuse de folk américaine, qui, malgré avoir avoué être malade, a su faire vibrer le public comme si de rien n’était, au son de sa voix incroyablement chaleureuse, de ses compositions tendres et émouvantes et de ses textes engagés. Tantôt dans un environnement acoustique, épuré et calme, qui donne du poids aux mots, digne des plus grands singer-songwriters, tantôt dans un registre rock un poil plus énervé avec les envolées électrisantes de son guitariste qui flirtaient par moment avec une ambiance planante presque trip-hop, mais toujours dans son élément. En prélude à «Subcity», chanson qu’elle avait écrite à l’époque contre George Bush (père), celle qui, déçue de ne pas avoir favorisé l’élection d’un autre président après avoir participé activement à la tournée de 2004 en faveur du malheureux démocrate Kerry, a confié que les choses n’ont fait qu’empirer avec le fils. Si la reprise en rappel de «Stand By Me» de Ben E. King a su dévoiler un côté soul que l’on a pas trop l’habitude d’entendre de la part la chanteuse, Tracy Chapman partage bien quelquechose avec tous les grands noms de la Soul qu’elle admire : sa justesse et sa simplicité, cette mission qu’elle se donne de dénoncer les injustices de ce monde, sans pour autant voir celui-ci en gris, avec toujours cette lueur d’espoir qui illumine ses chansons. Héritière malgré elle des regrettés Marvin Gaye, Donny Hathaway ou même Bob Marley, Tracy fait partie de ces artistes pour qui il n’est pas incompatible d’alterner brûlots politiques et ballades sentimentales, comme pour nous donner la leçon suivante : à quoi bon idéaliser un monde parfait si celui-ci est dépourvu amour ? Une chose est sûre, il y en avait plein dans l’air en cette soirée du 17 juillet. Le public le lui a bien rendu, avec une véritable standing ovation lors de son dernier morceau de la soirée, le désormais classique «Baby Can I Hold You». Un grand moment.

La belle et la bête… de scène !

Lizz Wright - © C. Volla
Lizz Wright - © C. Volla
A part être jeunes, fraîchement débarqués et rangés (un peu à tort) dans la catégorie jazz, Lizz Wright et Jamie Cullum n’ont pas grand-chose en commun, ils sont même aux antipodes l’un de l’autre. La très charmante Lizz, qui a ouvert la soirée du 18 juillet, a séduit le public par ses mélodies mélancoliques, toutes en sobriété et sérénité. Elégante dans sa robe blanche, telle une Billie Holiday du 21ème siècle (à qui elle est souvent comparée), et presque aussi timide que Sade à ses débuts, elle a su emporter la Pinède dans une sphère de douceur, en donnant la même importance à ses 2 albums, pourtant très différents l’un de l’autre. Les sonorités jazz/soul de son 1er album «Salt», à l’image de ses sublimes «Blue Rose» ou «Eternity» ont cohabité avec les plus folk «Old Man» ou «Stop», extraits de «Dreaming Wide Awake». Lizz Wright a bien mérité son statut de diva. Et pourtant, c’est un tout autre spectacle qui nous attend pour la suite. L’extra-terrestre Jamie Cullum s’est produit devant les yeux ébahis du public antibois. Avec le très pop/rock «Photograph», Jamie débarque en costume, cravate, jeans et baskets, une bouteille de vin rosé posée sur son piano (il en a d’ailleurs offert un verre à une jeune femme dans le public), en hommage à notre pays. S’en est suivi son tube «Get Your Way», qu’il a entamé par un petit numéro de turntablism avant de faire celui tant attendu qui est un peu sa marque de fabrique, son désormais célèbre saut de piano. C’est vrai, on aurait vite fait de l’accuser de chanteur à minettes, et les arguments ne manquent pas : il est jeune, beau gosse, arbore fièrement un look de rebelle et ne recule devant aucune excentricité scénique. Tous ces éléments qui font son charme et sa personnalité ont tendance à le desservir aux yeux de ceux qui ne voient en lui qu’une popstar de plus dépourvue de talent. Il n’en est rien ! Bien que son répertoire est autant, si ce n’est plus, Pop que Jazz, il n’est pas exagéré de qualifier ce jeune homme de 27 ans de surdoué.

Jamie Cullum - © C. Volla
Jamie Cullum - © C. Volla
Grand virtuose au piano mais aussi véritable iconoclaste, qui s’approprie les chansons des autres avec une vraie intelligence musicale. Reprendre des tubes du moment tels que «Don’t Cha» des Pussycat Dolls en tapant ses mains sur son piano ou «1 Thing» de Amerie à un festival de jazz aussi « sérieux » que Jazz à Juan, il fallait oser ! Oser, c’est bien ce mot qui caractérise Jamie plus que tout. Alors qu’il déclarait humblement au public, du haut de ses 500 000 albums vendus en seulement 5 mois outre-manche, qu’il se sentait très honoré d’avoir été invité à ce festival où se sont produit les plus grands jazzmen comme Keith Jarrett ou Miles Davis, il s’est mis à jammer avec une ambulance qui passait à ce moment. Il a même dit avec humour : «je sais qu'Ella a chanté avec une cigale, moi j'ai joué avec une ambulance, c'est assez différent !". Il chante, scatte, joue du piano, gratte la guitare, taquine les scratches, s’amuse avec le public et part toujours dans tous les sens : cet artiste londonien de pur talent ET véritable pile électrique sur scène a le don de réconcilier show survolté et concert musicalement digne d’intérêt, ce qui est rare pour être souligné. Ainsi, il n’a pas hésité à descendre avec son orchestre dans le public pour interpréter sa version du «Frontin’» de Pharrell Williams. Puis il a calmé un peu le jeu et joué la carte du crooner en reprenant des morceaux phares de Sinatra ou Tony Bennett, qui lui ont valu des comparaisons assez déplacées avec les beaucoup plus lisses Michael Bublé ou Peter Cincotti. L’un des moments forts de la soirée n’en reste pas moins son excellente reprise de «Seven Nation Army» du groupe de rock The White Stripes. Ô sacrilège pour un festival de jazz, diront certains, ses musiciens le quittent le temps du morceau et Jamie ne s’accompagne que d’un sampler diffusant une instru résolument Hip Hop aux choeurs Bluesy (il faut l’entendre pour le croire !). Puis vient le temps du rappel, où il invite le public à s'improviser choristes en leur donnant des parties distinctes à chanter sur sa reprise magique de «High & Dry» de Radiohead. Après 2 généreuses heures de spectacle sensationnel, on abandonne tous les a priori qu’on pouvait avoir sur l’artiste et l’on se dit qu’on vient d’assister à quelque chose d’assez unique. Unique de par sa démesure, son audace, son imprévisibilité mais avant tout par la créativité et le talent de l’artiste. Et le meilleur reste sans doute à venir... Qu’on l’adore ou le déteste, impossible d’en sortir indemne. Merci Jamie !

NB : Veuillez noter que toutes les photos incluses dans cet article sont la propriété exclusive du site d'Antibes Juan Les Pins.



Par Mathieu
Publiée le dimanche 23 juillet 2006


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