… « Comble le vide» entre la France et les States.
Les relations entre nous et nos amis américains n’ont jamais été aussi fructueuses qu’aujourd’hui. Pendant que Myspace joue aux entremetteurs, un beatmaker français du nom de Brasco décide de réaliser son « rêve américain » en produisant pour la crème du hip hop US. « Fill the gap », son nouvel album, est le fruit de cette rencontre. Alors on peut se demander comment un producteur français peut attirer autant de monde d’outre-Atlantique ? Une chose est sûre c’est que le talent y est pour beaucoup. Lisez ces quelques lignes pour vous en rendre compte.
Salut Dj Brasco, peux-tu te présenter en quelques phrases ?
En une seule même ! Dj Brasco, 25 ans, originaire de Toulon, dj depuis 10 ans, beatmaker depuis 4 ans.
Avant de parler de ton album « Fill the gap », peux-tu revenir sur ton collectif DV Corporation dont tu fais parti avec Lord Skan et Fays, ainsi que sur tes anciennes réalisations ?
DV Corporation est une structure montée par Stephan et Jeff devant accompagner, encadrer la montée en puissance de groupes de la scène Toulonnaise. L’ambition était de proposer des projets de plus en plus professionnels. L’aventure a commencé il y a une dizaine d’années avec la sortie des maxis de Magnetic Steez et Lord Skan. Elle s’est poursuivie en 2001 avec une compilation, Session 1.0, mêlant artistes toulonnais (Magnetic Steez, Lord Skan, Fays) et « parisiens » (Ol’kainry, Kommando-Toxic, les Rieurs…). L’heure des compositeurs-beatmakers est ensuite venue avec le projet de Chamade Beat et le mien. Hormis quelques remix et des productions pour le dernier album de Kohndo, « Fill the gap » est ma première vraie réalisation.
Donc « Fill the gap » est dans les bacs depuis le 05 novembre dernier. La liste des featurings est impressionnante, tant par le nombre que par la qualité, je pense à Phat Kat, Declaime, Wildchild ou Black Milk. Est-ce dur pour un producteur français de convaincre autant de pointures US à poser sur ses beats ?
La bonne surprise avec les Américains c’est qu’ils ont beaucoup moins d’à priori qu’en France. D’une certaine façon, ils sont plus ouverts car prêts à travailler avec toi, si tu es en mesure de produire un travail de qualité (en tout cas répondant à leur critère de qualité !) et ce peu importe ton origine géographique. Les artistes ayant participé à l’élaboration de cet album ont été réceptifs aux productions que j’ai pu leur proposer et le truc s’est fait. Avec de la patience parfois, mais il s’est fait.
Comment s’est passée l’attribution de tes instrus à ces emcees ? Etait-ce prémédité, c'est-à-dire que tu savais que telle instru serait pour tel emcee ou alors as-tu travaillé plusieurs instrus et ils ont fait chacun leur choix ?
Disons qu’il y a un peu des deux. Certains titres ont été bossés pour des artistes en particulier c’est le cas de Oddisse et Hezekiah. Et d’autres ont du choisir parmi 2 ou 3 beats. Ceci étant chaque beat sélectionnés étaient ciblés et en général j’ai visé juste ! Le titre choisi par Phat Kat par exemple à une histoire. L’instru était initialement un remix d’un de ses titres phares « dedication to suckers ». Dans le lot de son que je lui ai proposé, il a directement accroché sur cette instru. Je ne m’étais donc pas trompé dans mon travail de remix à l’origine !!!
Le fait de choisir des emcees américains uniquement relève-t-il pour toi d'un exercice de style ou d'un refus de collaborations françaises ?
En essayant de monter ce projet je me suis vite aperçu que les artistes outre Atlantique étaient plus réceptifs à mon travail et surtout plus nombreux à répondre présent. À l’origine, je travaillais sur un projet « français ». Après avoir réalisé des titres avec Kohndo, 20Syl, La Caution, Fisto, Karkan, Jr Eakee, et Booba Boobsa, l’affaire était pliée et je n’avais pas suffisamment de titres pour un album. Je me suis donc rapidement tourné vers l’extérieur via le net et certaines connexions perso. Les titres avec des featurings américains se sont enchaînés et l’album est né. Pourquoi se contenter de la France alors que l’on peut avoir le monde ? Un projet hybride franco-américain ne permettait pas une bonne lisibilité du projet et aurait réduit le champ d’action sur l’étranger. Cependant, un projet français suivant la même logique que « Fill the gap » n’est pas à exclure pour l’avenir.
Revenons sur la conception de cet album. Au niveau production, tu as été de ceux qui ne jurent que par leurs samples et leur MPC ou de ceux qui n’hésites pas à faire rejouer des samples et faire intervenir des musiciens ? Par la même, ta formation de batteur te sert-t-elle dans la construction de tes beats ?
J’ai fait un peu les deux là encore. La quasi totalité des productions de l’album n’utilise pas de boucle de sample. Je puise énormément de petits sons samplés que j’utilise comme des notes donc par définition tout est rejoué ! J’essais de m’affranchir autant que faire ce peu du carcan des boucles samplées. De plus je nourris beaucoup mes titres d’arrangements que je joue depuis mon keyboard. Pour moi les pads d’une MPC sont similaires aux touches d’un piano de concert ou aux cordes d’une guitare classique. Le tout est de les utiliser comme tel. Quelque part la MPC - sous toute ses formes - est le Steinway du home studio !
C’est vrai que ma formation de batteur m’a également beaucoup aidé. Surtout que la rythmique est le premier élément sur lequel je bosse.
Quel a été ton matos « fétiche » durant la conception ?
Mes MPC 3000 et 2000 essentiellement.
L’engouement des majors en France pour un hiphop plus musical commence à se faire sentir depuis l’explosion d’artistes comme Abd Al Malik, Oxmo Puccino avec les Jazz Bastards ou encore récemment Hocus Pocus. Penses-tu que cela peut servir le mouvement hiphop indé qui donnerait ainsi un nouveau souffle au courant rap français qui en a bien besoin ?
by David Valteau
Je pense qu’aujourd’hui plus que jamais la rentabilité d’un groupe ou d’un artiste passe par la scène. Le hip hop en France est pendant longtemps resté prisonnier de la configuration Dj/MC. Le fait d’intervenir sur scène aujourd’hui avec des musiciens donne une valeur ajoutée au produit mais également et surtout à la prestation scénique. Un album joué de cette manière sur scène devient un « véritable spectacle » en renouant avec une musique savante quelque part. Disons que ce souffle - pas si nouveau que ça, rappelons nous The Roots à l’époque – contribue à diversifier le public écoutant du hip hop. C’est une façon de sensibiliser des personnes pouvant aussi bien écouter de la chanson française, de l’électro ou du rock à la culture hip hop. Les frontières musicales sont de plus en plus difficiles à identifier aujourd’hui, dans une aire de fusion entre tellement de styles et de courants qui ont marqué les époques. Cependant, des racines existent servant de socle à de nouvelles combinaisons, ramifications qui font l’Alternatif, ou l’évolution des courants musicaux. Donc je pense que la tendance du hip hop instrumental qui commence à se faire sentir n’est pas du tout un mal pour le rap. C'est une évolution, une réponse au tout samplé, tout synthétique de la crunk ou du dirty south par exemple. Tout ça nous prouve que la musique est encore vivante (dans tous les sens du terme) et c’est plutôt une bonne chose.
L’avenir pour Dj Brasco se profile comment (scènes, réalisations…) ?
Il est encore trop tôt pour le dire. Je vais commencer par essayer de défendre correctement ce premier album en espérant que ce projet m’offre des opportunités de collaboration. Pour la scène, des dates devraient se mettre en place en début d’année 2008.
Pour finir Brasco, 3 questions d’ordre général : -Si on te demandait 3 adjectifs pour décrire au mieux ton album :
• Fidèle (au son que j’ai toujours aimé)
• Honnête (car je ne me suis pas travesti pour faire quelque chose qui ne me ressemble pas)
• Percutant (car c’est le cas ! )
-Que penses-tu du phénomène des téléchargements légaux et illégaux, pour ou contre ?
La dématérialisation de la musique paraît inéluctable car liée au progrès technique. L’avènement d’internet facilite l’accès à la culture en règle générale et traduit une évolution dans nos modes de consommation. La musique est aujourd’hui un bien de consommation comme un autre. Nous vivons au sein d’une époque qui se lasse vite avec un besoin de diversité, de personnalisation qui nécessite une grande réactivité de la part des artistes, producteurs, fabricants et autres. On n’écoute de moins en moins de musique via un support CD (et un vinyle n’en parlons pas !) mais de plus en plus sur son IPod avec son prénom au verso ou depuis son téléphone portable personnalisé. Toutes ces nouvelles technologies permettent un accès et un échange de la musique à vitesse grand V. La multiplication des plateformes de téléchargement répond à ce besoin et c’est l’époque qui veut ça. Aujourd’hui on n’aime plus un album dans sa totalité, on n’aime le hit du moment et on passe au suivant. Les plateformes de téléchargement vont dans ce sens-là en offrant la possibilité de choisir uniquement un titre sur la totalité d’un album. Nous consommons la musique à la carte, on personnalise sa playlist puis on passe à autre chose. Soit ! La seule chose qui m’embête là-dedans c’est la disparition du support, car pour moi un bon album c’est également un bel objet (d’où mon amour du vinyle) et il se doit être intemporel. On assiste à un transfert d’intérêt qui glisse du vinyle et du CD vers l’objet qui permet d’écouter la musique, en l’occurrence le lecteur MP3.
Concernant le téléchargement illégal c’est autre chose. Pour moi, seuls les artistes signés en major « souffrent » du P2P (même si je ne me fais pas de souci pour eux !). Disons que les gros gagnent moins qu’avant afin de laisser plus de place aux petits. Les indé ont quelque chose à tirer du téléchargement illégal en termes de communication et d’occupation du terrain. C’est une manière de se faire connaître rapidement voire très rapidement. Le public indé se tient informé et se déplace aux concerts. Pour certains c’est même le moyen de passer du stade d’indé à celui d’artiste major. Donc pour moi ce n’est pas forcément une mauvaise chose dès lors qu’il s’agit de limiter les profits de Johnny Hallyday sur son dernier album au profit de petits groupes ou artistes underground qui, via le téléchargement - et internet en règle générale - ont l’opportunité de se faire une place et de vivre tout simplement de leur travail. En ce sens, le net est un accélérateur de carrière en termes d’exposition. Et puis avec internet chacun a la possibilité de trouver son public, car on est à la pointe de l’information.
Je ne suis pas inquiet.
-As-tu quelque chose à rajouter ?
Que la suite soit aussi bonne que le commencement et tout ira bien !
Stay tuned !
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