Interview Seun Kuti
Le digne fils de son père
Il se définit comme un artiste mais aussi comme un activiste. Seun le plus jeune fils de Fela Kuti, véritable légende de la musique et créateur du mouvement Afrobeat, a tout hérité de son père : le rythme, le physique et surtout l'engagement politique. A 25 ans, il sort son premier album et compte bien continuer à faire brûler la flamme paternelle.
Ton album s’appelle "Many Things", peux-tu nous expliquer ce titre ?
Et bien "Many Things" est aussi le titre d’un des morceaux de l’album, c’est une satire et en même temps un commentaire sur l’état du continent africain. Je me suis penché sur des cas, des choses qui se passent en Afrique et nulle part ailleurs. J'ai trouvé que ce titre reflétait bien l'ambiance de l'album en général.
Quels sont les thèmes que tu abordes dans cet album ?
Tu sais l’Afrobeat est un genre qui a été créé pour l’émancipation de l’Homme noir. Ce n’est pas seulement un style de musique c’est un mouvement. Tant que ce but - l'émancipation de l'Homme Noir - ne sera pas atteint , l'Afrobeat ne doit rien représenter d'autre. C’est un album très politique, c’est un appel au réveil de nos consciences ! C’est un album que j’ai fait pour que les gens en l’écoutant aient cette envie de faire partie du mouvement. C’est très important pour le peuple d’avoir des leaders, parce qu’en ce moment en Afrique il n’y a pas de leaders juste des gens qui gouvernent, des dirigeants. Il nous faut des gens en qui croire, pour que le continent entier avance pas seulement un poignée de personnes…
Sur la pochette de ton album, tu as l’air en colère ! Il y a ton visage et deux flammes dans tes yeux… qu’est-ce que tu as voulu représenter ?
Oui tu vois, on essaie de nous faire croire que tout va bien que les choses vont mieux en Afrique mais c’est faux ! Les riches deviennent plus riches c’est tout. Tout ça c’est de la propagande. L’Afrique va mieux parce qu’il y a plus de banques, de multinationales ? Seuls les gens déjà riches qui s'enrichissent trouvent que la situation s'améliore. Les pauvres eux restent pauvres, ils continuent d’avoir faim, à souffrir, ils ne peuvent même pas s’exprimer. C’est ça les flammes dans mes yeux. L’Afrique est un continent riche et tous ses habitants veulent juste vivre mieux.
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Et moi personnellement j’ai honte, et quand on a honte on peut finir par être en colère. J’en ai marre qu’on me regarde comme le gars qui vient du continent des miséreux, des mendiants ! Tout le monde mendie en Afrique; nos dirigeants, la population demandent de l’argent... On voit toutes ces célébrités Blanches et Afro-Américaines qui viennent des Etats-Unis apporter de l’eau et de la nourriture au continent le plus riche du monde ! C’est vraiment une honte pour moi.
Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps pour sortir cet album, alors que tu te produis sur scène depuis longtemps déjà ?
Je voulais juste le sortir au bon moment. Je ne voulais pas me presser, je ne voulais pas être comme ces artistes qui font un album et disparaissent. Et puis l’album était prêt depuis un moment, ça s’est fait rapidement mais décrocher un contrat… oh mon dieu ! (rires)
Finalement tu es signé sur un label français, comment ça s’est fait ?
C’est mon manager qui a tout fait, c’est vraiment un miracle !
Peux tu parler de tes influences ? Tu dis être fan de hip-hop…
Oui je fais même partie d’un groupe de rap au Nigeria dans lequel je produis et écris une partie des textes.
Mais j’aime vraiment toute la « Black music », le rock aussi même si je comprends pas toujours tout à ce courant ! (rires) J'adore Led Zeppelin, j’aime Jimi Hendrix, les classiques Motown, le Funk, la Soul, le R&b, le hip hop… Bien sur toute la musique africaine, soukouss… J’aime ce qui a du rythme, c’est bon de voir que même si nous sommes tous différents notre musique nous lie tous… la musique cubaine, latine, le reggae, la musique carribéenne, la samba.
Tu pourrais tout mélanger dans un même album, non ?
Oh non, non non ! L’afrobeat c’est ce que je fais. L’Afrobeat c’est le futur. On verra que très bientôt, tous les genres de musique ressembleront tous à de l’Afrobeat, sonneront comme de l’Afrobeat. Parce que partout dans le monde, il y a des gens qui ne comprennent plus nos "soit disant" leaders, l'Afrobeat c'est la musique des opprimés, regarde les dégâts causés depuis le 11 septembre, la situation en Israel et en Palestine... Les gens vont avoir besoin de s'exprimer.
Donc tu penses que dans l’avenir tous les genres de musique vont…
Se rejoindre dans l’afrobeat ! Oui c’est ce que je dis regarde DJ Mike Love il a remixé de l’Afrobeat à du Hip Hop !
J’allais justement t’en parler, tu as entendu la mixtape ?
Oui tous les morceaux de « Nigerian Gangster » et je trouve ça énorme, j’adore et ça prouve que j’ai raison ! (rires)
Parlons un peu de ton père, Fela, on te compare souvent à lui mais en quoi tu te différencies de lui ?
Juste en tant qu’individu nous sommes différents ! Tu ne verrais jamais mon père s’habiller comme moi… JAMAIS ! (rires /
ndlr – il porte un t-shirt XL et un baggy) Il n’écoutais pas de Hip Hop et ne comprenait pas que j’en écoute. On est vraiment deux personnes différentes, je ne crois pas en Dieu et tout ça mais mon père était quelqu’un de très porté sur la religion et le spirituel.
Il s’intéressait beaucoup aux traditions et au culte des ancêtres. Son père était un prêtre de l’Eglise Anglicane.
Dans ma famille, on a toujours encouragé l'individualité.
Pourquoi avoir choisi de continuer à travailler avec Egypt 80, les musiciens de ton père ?
(Il se penche vers moi et chuchote ) C’était vraiment dur de monter mon propre groupe… !
Nan je plaisante, je n’ai jamais vraiment planifié tout ça. J’ai commencé à jouer avec le groupe quand j’avais 8 ans, je faisais souvent les premières parties des concerts de mon père.
D’ailleurs tu sais la chanson qui est utilisé sur le remix de « Pray » de Jay-Z sur Nigerian Gangster, c’est "Sorrow, Tears and Blood", c’est cette chanson que j’avais l’habitude de chanter quand j’avais 8 ans aux concerts de mon père ! Quand mon père est décédé, on ne savait vraiment pas que faire avec le groupe, on se demandait qui allait s’en occuper, les payer… Et puis, je me suis dit : moi je vais continuer avec eux, mon père les a choisis, ce sont de bons musiciens, ils ont la connaissance, le savoir ! Faire du business sans argent c’est dur mais on essaie. Ca fait 11 ans maintenant et je suis toujours avec eux. Soit les gens ont confiance en toi, soit il n'ont pas confiance mais tu continues; de toute façon en tant qu’artiste tu te dois de prouver ton talent.
Et quand vous êtes sur scène est-ce que la magie est la même ?
Ah c’est toujours difficile à dire mais personnellement je pense être le meilleur ! (rires)
Qu’en-est il de Femi (ndlr. son frère), est-ce que vous avez l’intention de travailler ensemble ?
On a fait plusieurs concerts ensemble mais là je suis encore au début de ma carrière, Femi est dans une phase importante de sa carrière aussi donc dans un avenir proche bien sur qu’on travaillera ensemble mais pas maintenant. On y pense de temps en temps, on en parle en plaisantant mais ce n’est pas encore sérieux.
Au final, tu viens transmettre un message très politique, j’aimerai te demander si tu trouves que la situation change au Nigeria et en Afrique en général ?
Oui les riches deviennent plus riches et les pauvres s’appauvrissent !
Ca change mais pas de manière positive ?
C’est exactement ça. Les changements que nous acceptons en Afrique, ne nous emmènent pas vers la bonne direction. C’est pour ça que moi je dis « Lève toi et réfléchis » (Stand up and think) et non pas « lève toi et bats-toi » (stand up and fight), car on se bat pour de mauvaises choses. Regarde la situation au Congo, il y eu Mobutu, puis Laurent Kabila et maintenant son fils qui continu à tuer plein de gens.
Si les gens se battent avec la mauvaise idéologie, ils se battent mais font un 360, ils retournent au même point ! C’est pour ça qu’il faut qu’on se lève et qu’on réfléchisse, les gens qui nous gouvernent sont des mendiants ! Ils ne savent qu'encaisser l’argent des Chinois, des Américains, des Européens, des Suisses, des Australiens et s'ils pouvaient ils encaisseraient même l'argent des Esquimaux! (rires) Au final tous ces gens ont une influence sur notre futur. Tout ça c’est du business fait sur le dos de la population. On doit trouver une solution pour aller dans la bonne direction.
Est-ce que tu crois que le peuple reçoit ce message ?
J’espère, j’espère. Les jeunes surtout mais comme je l’ai dit il nous faut plus de leaders, de vrais leaders à qui nous identifier et ça ce n’est pas le travail d’un seul homme !
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