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Femi Kuti

Interview


Bon, copain, copine, si son nom t’est familier, on est sur la bonne voie. Car les Kuti, dans la musique commencent à être massifs. Son papa est rien que l’inventeur de l’afrobeat, Fela Kuti. Son petit frère Seun a sorti un album dernièrement, son fils est un artiste en devenir et lui, Femi sort un 4ème opus, Day by Day . Afrobeat toujours, et tout ce qui va avec : messages politiques, dénonciations, sonorités d’Afrique et beats envoûtants… La réalité de Lagos au Nigeria n’est pas celle de Paris et Femi n’hésite pas à nous ouvrir les yeux dessus. Mais en musique.


Nos lecteurs ne sont pas tous des spécialistes d’afrobeat, moi la première d’ailleurs, alors peux-tu nous dire, avec tes propres mots, ce que c’est ?

Afrobeat ça veut dire musique africaine, l’afrobeat a commencé avec mon père, il en est le créateur. Son père composait de la musique gospel, pour les églises, donc il a grandi en écoutant ces hymnes, de la musique traditionnelle et du jazz. Il pensait que l’afrobeat était un mélange de tous ces styles.

Et dans une interview, Seun, ton plus jeune frère, disait que l’afrobeat était un genre fait pour l’émancipation des Noirs, tu es d’accord ?

L’afrobeat s’est développé dans cette direction, mais quand il a commencé, ça n’avait rien de politique. On avait conseillé à mon père que, pour entrer dans le marché de la musique, il devait faire de la musique africaine. La première chanson afrobeat, était « My Lady Frustration » et c’était juste un beat (il me fredonne le rythme). L’afrobeat n’était alors pas encore politique. Puis petit à petit il s’est mis à parler des maux de la société. Et là, ça a pris une autre tournure, vers les années 71/72. Il a commencé à être arrêté et il est devenu très dur et déterminé à combattre les gouvernements africains.

Et est-ce que ta musique est aussi politique qu’à l’époque de ton père ?

Oui mais c’est différent dans le sens où je n’ai jamais été arrêté ou frappé, donc on ne peut pas vraiment comparer. Mon père a déjà donné. Je ne dirais pas qu’il s’est sacrifié pour nous en prenant tous ces coups mais presque. Il a lutté pour atteindre une forme de liberté dans cette arène politique.

Et année après année, le message est le même ?

Oui, mais c’est pire. Ce qu’il revendiquait dans les années 70 n’est toujours pas réglé. Et nous sommes en 2008. On n’a toujours pas d’électricité. Ça coûte trop cher, les gens ne peuvent pas se payer des médicaments et ils ne peuvent pas avoir de bonne éducation. Les médecins ne sont pas bien payés ni même les enseignants. Il y a juste une minorité qui se partage les richesses et qui s’amuse, qui envoie ses enfants étudier en Europe et qui s’achète des maisons partout.

Toi tu vis toujours à Lagos au Nigeria ?

Oui.

Et tu vas y rester ?

Oui, je dois me battre, ce serait mal pour moi de trahir ce en quoi je crois.

Ton nouvel album, Day by Day va sortir en novembre, tu peux nous en dire un mot ?

Est-ce que tu as suivi ma musique ?

Non, juste le dernier album…

Alors tu dois écouter mes premiers albums, remonte à Choki Choki, Fight to Win et là tu verras l’évolution de ma musique, le mélange avec le monde hip hop. Avec Live at the Shrine tu verras comment les gens au Nigeria ressentent ma musique. La plupart des critiques ont écrit que Day by Day était le meilleur album que j’ai fait. C’est juste moi, c’est juste moi et mon âme.

Pas de collaboration hip hop sur ce nouvel album mais tu as rencontré Camille, la chanteuse française.

Oui, je ne la considère pas comme une collaboration dans le sens ou c’est une amie et elle est passée au studio, a entendu un morceau et a dit « Oh, j’adore ce son » et ça s’est fait tout seul, ce n’est pas comme si c’était une invitée. C’est une amie. Pareil pour Keziah Jones, c’est un ami, il passait avec sa guitare, il a aimé une chanson et de lui-même il a joué sur un beat. C’est plus une question d’amitié que de business.



D’ailleurs tu me parles de Keziah, mais il y a de plus en plus de révélations musicales venues du Nigeria, Ayo, Nneka… Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est très bien, les gens comme mon père ou Miriam Makeba ont ouvert la porte à une génération de chanteurs comme Youssou N'Dour, Mory Konté, Salif Keita qui ont rendu fière leur Afrique. Maintenant la porte est ouverte à cette nouvelle génération d’artistes africains qui, je suis sûr, rendra l’Afrique fière à nouveau. Mon fils fait de la musique et en 10 ans de temps, il a été capable de jouer toute sorte de style, pas seulement le mien. Il a une portée bien plus internationale. J’espère qu’il fera sa propre musique, comme ça, ça ne reposera pas sur celle de son père. C’était prévisible, je ne suis pas surpris que ces artistes percent, ils avaient trop de choses à partager. Mais c’est pas évident, parce que quand tu as un mauvais gouvernement, c’est très difficile d’exposer ton talent au reste du monde. Pourquoi est-ce que je dois être assis ici à Paris et pas te rencontrer au Nigeria. Pourquoi est-ce que je dois être connu en France avant que les Africains me reconnaissent et disent « oui il est talentueux ». Pourquoi l’Afrique ne peut pas accepter ses enfants…

Tu dis que pour être reconnu en Afrique, il faut d’abord être reconnu en Europe ?

Je dis que quand tu es connu en Europe, alors l’Afrique écoute. C’est dommage.

Mais en tant que fils de Fela, les portes de l’Afrique te sont ouvertes, non ?

Non, j’ai d’abord percé en Europe avant l’Afrique. Et tout le monde peut être le fils de Fela, ça ne te donne pas davantage de respect, parce que tout le monde va dire « Oh mais c’est le fils de Fela, c’est pour ça qu’il est connu ». Tu dois faire tes preuves par toi-même.

C’est dur d’être le fils d’une légende ?

Ça dépend de l’artiste et de la situation. Si tu n’aimes pas tes parents par exemple et qu’on te compare sans arrêt à eux, ça devient frustrant. Moi j’aime mon père. Même dans le foot, si ton père est un grand joueur et que tu veux aussi réussir dedans, tout le monde va vous comparer. Et l’enfant veut toujours réussir comme le père. Avec ce que j’ai vu, en Afrique, si le père est plombier, le fils veut être plombier. Peu importe ce que fait le père, le fils voudra prendre la même direction. Je n’ai jamais pensé à devenir célèbre quand j’ai commencé à faire de la musique, j’ai juste vu mon père en faire et j’ai voulu faire pareil. Mais on me parle toujours de mon père et je peux imaginer que si quelqu’un a des problèmes avec sa famille, ces questions peuvent être lourdes.

Maintenant tu penses que tu es reconnu pour ce que tu fais ou que l’ombre de ton père est toujours là ?

Je suis reconnu pour ma musique, mais je n’ai pas besoin du monde pour me dire ça. J’avais juste besoin de la reconnaissance de mon père et il m’a dit plusieurs fois qu’il respectait ce que je faisais.

J’ai lu que tu étais en concert tous les dimanches à Lagos…

Mardi et jeudi aussi !

Ah, donc tu continues à donner ces concerts ?

Oui, tu vois, je rentre demain à Lagos et je vais jouer, puis la semaine prochaine je pars pour L.A puis je reviens avant de repartir en tournée…

Sur ton nouvel album, tu as une chanson qui s’appelle Do You Know, où tu cites le nom de différents chanteurs de jazz, Billie Holiday, Nina Simone… Tu peux m’expliquer ?

Je voulais juste citer ces artistes qui m’inspirent et je pense qu’on devrait parfois réécouter ces grands musiciens donc je voulais que les gens voient ce que j’écoutais, plus jeune. C’est aussi une sorte d’hommage pour eux.

Et raconte-moi comment s’est passé l’enregistrement de cet album ?

Toute mon inspiration vient du live. Je prends le live et je l’amène au studio. Tout vient de la scène. Pour le monde, cet album est tout neuf mais les gens qui viennent me voir au Shrine à Lagos connaissent déjà toutes ces chansons.

Si tu devais donner envie à ceux qui ne te connaissent pas de t’écouter...

C’est dur ! Je sais pas vraiment comment faire de l’auto-promo ! Mais il faut me voir en concert pour capter ce qu’est l’afrobeat. Pour ceux qui ne me connaissent pas, il faut aussi réécouter les anciens morceaux, essayer de saisir le message politique des chansons. Après ça, tu seras prêt à comprendre mon combat musical et pourquoi je fais ce que je fais aujourd’hui.

Tu penses que les jeunes ici peuvent comprendre ce combat ?

Oui, clairement. Vous êtes la nouvelle génération et j’espère que vous serez plus forte que la précédente. Je sais que mon fils sera plus fort que moi. Les nouvelles générations sont toujours plus fortes, mais elles ont besoin d’information. C’est pour ça qu’elles ont besoin de comprendre d’où je viens pour comprendre mon combat.

J’ai lu que tu voulais pousser les limites de l’afrobeat ?

Je pense que j’en ai déjà cassé les frontières...



Par Meriem
Publiée le mardi 11 novembre 2008


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