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Interview Pharoahe Monch

Ne pas perdre racine


Lendemain d’un concert à l’Elysée Montmartre. Arrivé à l’heure de rendez-vous, on m’annonce que Pharoahe Monch est assoupi et que je dois repasser dans une trentaine de minutes. Voulant être certain d’être en place avant lui, je reviens donc à l’hôtel ponctuel – mais préparé à devoir patienter une nouvelle fois – et le rappeur du Queens est déjà en place dans la salle d’attente de son lieu de séjour. Alors que je le salue, la conversation est spontanément lancée par son manager, à nos côtés. Il se souvient du dernier entretien de son artiste puis embraye sur sa vision du rap en général. Polémiste est le sujet de ce préambule. En l’occurrence, il s’étend sur le dernier Kid Cudi, en collaboration avec Kanye West et Common, intitulé Poker Face. Autant dire tout de suite que le titre ne plait pas à l’intéressé. Mon futur interlocuteur, quant à lui, se soumet au devoir de réserve pour se préserver de tout malentendu. Je n’insiste donc pas (même si son visage le trahit) et me lance dans mes questions…


Comment t’es-tu senti pendant le concert hier soir ?

C’était grand mon gars ! La dernière fois que je suis venu c’était dans une salle plus petite. Du coup, là l’environnement était plus grand et j’ai passé un bon moment et je pense que le public s’est tout aussi bien amusé.

Pendant le concert, tu as plusieurs fois fait référence à ton passé, notamment Organized Konfusion. Est-ce que cette époque te manque ?

Pour moi, lorsque l’on s’est installé avec mon groupe, c’était l’époque dorée de la musique hip-hop. On a fait trois albums ensemble qui étaient plutôt artistiquement innovants et créatifs. J’estime que cela a inspiré pas mal de groupes undergrounds ensuite. Et pour ma part, j’ai bénéficié de ce début de carrière en tant que tremplin pour ma propre aventure en solo.

Est-ce qu’un retour avec ton partenaire d’alors, Prince Poetry, est envisagé ?

Tout à fait. Nous avons un concert de prévu, le premier depuis 10 ans. Ce sera le 31 juillet sur nos terres à l’occasion d’un Festival. Mais sinon il n’y a pas d’album de prévu.

Perçois-tu une évolution en ce qui concerne ton écriture depuis lors ?

J’ai essayé de grandir dans tous les univers en poursuivant le désir de devenir un meilleur artiste, lyriciste, arrangeur. Bien sûr mon vocabulaire a progressé entre temps.

A quel niveau ?

Dans ma recherche d’évolution. Je pense que la connaissance vient avec l’expérience. En tant qu’homme, tu apprends à mieux t’exprimer. Lorsque tu recherches ta musique tout en conduisant ta vie, tu acquiers plus de choses. C’est pour cela que les premiers albums sont généralement bons : lorsque tu as capitalisé 18-20 ans, tu as de la matière. Ensuite, lorsque tu te précipites en six mois pour en sortir un second, tu peux en arriver à te demander ce que tu vas raconter.

Et pour ta part, tu as attendu sept ans… Pourquoi ?

C’était principalement à cause d’un duel entre labels.

Ces histoires entre labels tendent-elles à disparaître ?

Au contraire, je crois, c’est de pire en pire. De manière générale, lorsqu’il y a des problèmes avec des entreprises en baisse comme dans l’industrie automobile, les choses empirent avant de s’améliorer. Dès lors, tu as certaines petites sociétés qui produisent de meilleurs produits et c’est un bon point.

Toi, dans ton travail, tu ne cherches pas à être le plus à même d’être au format de ces grands labels ?

J’essaie de rester fidèle à ce que je cherche à exprimer, ce qui explique ma longévité. Il y a sept ans, si j’avais fait dans la musique populaire, plus personne ne se soucierait de moi en ce moment. Garder ma propre expression m’a permis d’être expérimental et, bien que mon groupe de fans en soit réduit, il demeure loyal.

Dans Desire, tu nous fais découvrir un nouveau registre en te mettant à chanter sur certains titres. Qu’est-ce qui t’a amené à cela ?

En fait, même dans le premier album d’Organized Konfusion, il y avait déjà pas mal de morceaux où les univers du jazz, du gospel laissaient la part au chant. Donc j’ai repris cela pour exprimer mon âme et faire un album qui m’élève au plus profond de mes pensées. Ainsi, je voulais donner de la motivation aux gens qui vont au lycée, à l’université ou à ceux qui cumulent les jobs pour ne pas lâcher.

Et dans ton approche instrumentale, qu’est-ce qui t’amènes à revisiter la soul ou le hip-hop de l’ancienne école comme récemment avec le classique de Public Enemy Welcome to the terrordrome ?

Cela est dû au fait que la musique de Public Enemy est parvenue à me donner des goose bumps (en français : frissons), ce qui n’a pas été chez moi le cas de tout le hip-hop. J’ai voulu transférer à mes auditeurs ces mêmes goose bumps que j’ai découvert en étudiant le ton des voix, la sincérité des paroles et le désespoir. J’évoque cela en essayant de toucher émotionnellement les gens en les inspirant comme PE m’avait inspiré. Tous ces éléments expliquent le choix de ce morceau.

En ce qui concerne tes textes, à quel point te concentres-tu sur ton style d’écriture et sur la manière avec laquelle tu les interprètes sur scène ?

J’y suis très attaché ! En particulier sur Desire que j’ai écrit particulièrement pour la scène. Lorsque j’écrivais, je gardais à l’esprit que j’allais ensuite le chanter de telle manière en concert.

Tu parles beaucoup de politique dans les thèmes que tu abordes. Maintenant que Barack Obama a accédé au pouvoir, vas-tu modérer ton implication sur ce sujet ?

Non, je m’engagerai encore plus ! Une des choses qui arrive avec l’effet de l’arrivée d’Obama, c’est que ça aide à masquer des choses qui se déroulent encore. Il le dit lui-même : malgré son statut de tête d’affiche, il y a encore des meurtres venant de policiers sur des blacks ou encore de l’injustice dans le pays.

Et ce sont des thèmes polémiques que tu aimes aborder…

Il est vrai que c’est ce qui me trouble le plus : la vie des autres, leurs histoires et leurs injustices… J’écris à propos de ce qui me tient à cœur. Même si cela ne concerne à la base qu’une personne ou qu’un fait, j’espère que les liens entre les personnes feront que mon propos qui pousse à ne pas se relâcher touchera même les prochaines générations. Par exemple dans le titre Desire, les paroles incitent à trouver la motivation pour travailler et se battre dans le but de construire une famille. Mais le fait qu’une personne de couleur comme Barack Obama soit élue ne permet pas de peser à quel point cela aura de l’impact sur un jeune collégien…

On ne peut pas évaluer ça depuis la France mais es-tu toujours immergé dans la vie du Queens ?

Oui, je suis toujours là-bas, à New York dans le Queens. Malheureusement, je n’ai pas le temps d’y passer beaucoup de temps car je voyage fréquemment. La vie y est toujours à peu près pareille.

Que peux-tu nous dire à propos de Black Milk avec qui tu as beaucoup collaboré ?

Black Milk est un prodige ! Sa présence me fait du bien car il est sous la lumière allumée par d’autres producteurs old school tels DJ Premier, Pete Rock, Large Professor ou J Dilla. Et lui c’est l’espoir ! Ca me fait plaisir que quelqu’un les approche si jeune et que je puisse travailler avec lui !

Prévois-tu de nouvelles collaborations avec lui ?

Tout à fait !

Sinon, à l’avenir, quels sont tes projets en préparation ?

Je prépare un album intitulé W.A.R qui est un acronyme de We Are Renegate. Ce sera du bon lyrical hip-hop avec de bonnes chansons. En plus, j’ai un projet qui s’appelle Rap Vs. Disco, une expérimentation des deux genres musicaux qui permettra de les confronter. Ca se rapprochera de mon meilleur effort, musicalement parlant. Tout ceci sans compter ma tournée ainsi que mon show avec Organized Konfusion.

Je te laisse le mot de la fin.

Merci de continuer à me supporter. De mon côté, je vais essayer de continuer d’apporter à ce mouvement artistique en donnant du bon contenu aux gens.



Par Babacar Diarra
Publiée le dimanche 26 avril 2009


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