Présents à Paris pour un concert où ils partageaient l’affiche avec Pharoahe Monch, les CunninLynguists, soit « linguistes rusés », ont pu faire apprécier leur énergie et leur humour au public de l’Elysée-Montmartre. Grâce à une discographie cohérente et sans déchets – leurs quatre albums sont de haute volée – le groupe s’est peu à peu fait une place à part sur la scène hip hop du sud des Etats-Unis. Vous apprécierez sûrement l’intelligence de lyrics soutenus par les majestueuses productions du trop sous-estimé DJ Kno. Si le rap américain actuel se prend en général un peu trop au sérieux, ce n’est pas le cas des CunninLynguists. Rencontre passionnante avec Deacon The Villain, Kno et Natti.
Comment présenteriez-vous le groupe à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de vous ?
Deacon : De la grande musique… un nom terrible…
Kno : Ne nous jugez pas uniquement sur le nom. C’est de la bonne musique pour ceux qui n’écoutent pas de rap habituellement pour des raisons de goût. On apporte une touche de musicalité en plus au hip hop.
Votre musique dénote par rapport à ce qu’on est habitué à entendre venant du sud des Etats-Unis, au niveau des beats notamment…
K : Les producteurs sudistes utilisent beaucoup la TR 808 (ndlr : boîte à rythmes). Je ne me sers que de la grosse caisse issue de cette machine. C’est pour ça que notre son parait différent du Dirty South classique.
Vous utilisez principalement des samples ou vous servez-vous également d’instruments live dans vos productions ?
K : Un peu des deux. Parfois on fait appel à des guitaristes, des bassistes. Deacon joue un peu d’orgue, moi de la batterie.
Natti : Moi je m’occupe des cuillères… (rire)
K : Parfois je joue aussi un peu de kalimba (ndlr : piano à pouce, instrument africain). En gros, on utilise un peu tout ce qui traîne, tant que les choses s’accordent bien entre elles. C’est un boulot d’assemblage, un patchwork.
Du Dirty South, le grand public européen connaît surtout les Lil’ Wayne, T.I., Lil’Jon… Que pensez-vous de cette vague ? Est-elle représentative du sud des Etats-Unis ?
D : Ils ont leur place… mais j’ai du mal à croire que le public français ignore OutKast ou Goodie Mob (ndlr : ancien groupe de Cee-Lo), du vrai hip-hop. Ces dernier temps, des gens comme T.I., Lil’ Wayne ou d’autres, ceux qui dominent le Dirty South aujourd’hui, ont élevé leur niveau et donnent ainsi une meilleure image de la musique du sud. A un moment, le sud était paumé, on se contentait de siffler pour faire un morceau… Ying Yang Twins, J-Kwon et tous ces gens qui faisaient de la merde absolue. Il semble que même certains qui étaient impliqués dans ces conneries il y a quelques années arrivent avec de meilleures choses maintenant. Je n’ai donc plus grand-chose de mal à dire sur le sud.
K : On aurait répondu différemment à ta question il y a 4-5 ans mais là maintenant, il y a du mieux. Ils mettent plus d’âme dans leur musique, utilisent des samples, s’appuient sur de bons producteurs (Just Blaze…)
N : Le temps où ça faisait bien de venir du sud est révolu. Aujourd’hui, rapper avec je ne sais quel argot sudiste ne suffit plus pour vendre un album. C’est ce que disait Andre 3000.
Comment élaborez-vous un nouveau morceau ? Kno pond une instru, vous écrivez ensuite dessus ou vous avez déjà choisi le thème du morceau et Kno cherche ensuite le beat qui collera bien avec l’ambiance choisie ?
D : Ca peut se passer des deux façons. La plupart du temps, le beat est déjà prêt mais sur certains titres comme America loves gangsters ou Rain, Kno adapte son beat par rapport à ce qu’on fait.
K : J’apprécie remixer des morceaux (ndlr : Kno avait sorti en 2004 un remix du Black Album de Jay-Z). Avoir ce talent me permet de trouver le bon beat qui correspond à l’ambiance du morceau, son thème. Mais je dirais que dans 70% des cas, j’ai un son et je les laisse se lâcher dessus.
Kno, tu as plus ou moins arrêté de rapper il y a quelques années. Pourquoi ?
K : Je n’ai pas vraiment arrêté. Je rappe juste quand j’en ai envie. Sur Dirty Acres (le dernier opus du groupe) je me contente de 3 couplets, un seul sur A Piece of strange. Je le fais quand ça peut s’avérer utile mais je ne suis pas le genre de gars qui va forcer quoi que ce soit. Quand on se force, c’est jamais bon musicalement. Si je sens que ma voix peut enrichir un morceau, je pose dessus, sinon nan. Ce que j’aime principalement c’est la production, c’est là que mon talent s’exprime et eux ils rappent, c’est leur truc. L’objectif est de faire la meilleure musique possible, peu importe la manière. Qui sait… dans le prochain album, Deacon pourrait ne plus rapper, juste chanter les refrains, les ponts et gérer la production, je pourrais rapper et Natti jouera des cuillères (rire).
Deacon et Natti, intervenez-vous dans le processus de production ?
D : Il m’arrive de jouer de l’orgue ou du clavier comme sur Never know why ou Mexico.
N : Je suis le seul à ne pas produire. Ils font tellement de beats qu’ils s’y perdent. Parfois j’arrive en studio, j’entends un son monstrueux, je leur dis « qu’est-ce que vous foutez là à rester assis, ce beat est bon, on peut en faire un morceau » mais eux restent là des heures à le modifier (rire).
K : En tant que rappeur, il nous amène un avis intéressant sur les instrus. Il nous guide et on en a besoin car Deacon, même s’il rappe beaucoup, et moi sommes avant tout des producteurs.
Natti, Tu es arrivé dans le groupe plus tard. Comment vous êtes-vous rencontrés ? N : J’ai d’abord rencontré Deacon. Je formais un groupe avec un de ses amis. Kno a entendu ce qu’on faisait et m’a invité sur des morceaux de CunninLynguists. Puis les collaborations se sont multipliées et naturellement j’ai intégré le groupe.
K : A la base, Mr. SOS a été membre du groupe pendant 2 ans. On a organisé une battle entre lui et Natti pour savoir qui aura sa place dans le groupe… Nan je déconne. En fait, SOS avait davantage le profil d’un artiste solo. Sa personnalité et sa façon d’écrire étaient difficile à concilier à l’esprit de groupe. On collabore d’ailleurs toujours avec lui mais en tant qu’artiste solo. Moi et Deacon, on s’est rencontré au début des années 2000’. On était au même lycée à Atlanta mais on s’est rencontré à une battle, arbitrée par Cee-Lo d’ailleurs. C’est là que l’idée de s’associer nous est venue. Un an après, il est retourné vivre dans le Kentucky. On a donc bouclé notre premier album Will rap for food malgré la distance. A cette époque j’étais encore au bahut mais ça devenait dur de gérer la musique et les cours donc quand Southernundergound est sorti, j’ai arrêté les cours pour déménager dans le Kentucky.
Une certaine mélancolie se dégage de vos morceaux. On ressent de l’émotion que ce soit par la musique ou les lyrics...
D : On essaye de mettre du cœur dans tout ce qu’on fait, même si c’est une simple conversation sur le basket. Donc quand il s’agit de musique, on donne le maximum. La musique est un langage. Ici en France, certaines personnes peuvent aimer nos morceaux sans pour autant bien comprendre les paroles. Ils peuvent nous apprécier uniquement par l’émotion qui se dégage de nos voix, et c’est pareil pour chaque style musical. On fait donc en sorte de mettre de l’émotion et de la passion dans chaque chose que l’on fait.
N : Enregistrer sa voix sur un disque ne prend que quelques minutes mais peut laisser une trace pour très longtemps. Par exemple, les samples que Kno utilise... Qui aurait pensé que ces vieux morceaux seraient réutilisés aujourd’hui ? Il se pourrait que nos voix, notre musique soit elle aussi réutilisée dans 20 ou 30 ans. La musique est une chaîne en quelque sorte.
Les états du sud ont été très fortement marqués par la ségrégation raciale et toute la violence qui en découle. Comment les choses évoluent en ce moment ?
D : Les gens arrivent à vivre avec le sourire désormais... Le racisme est larvé mais toujours bel et bien présent.
N : En ville on le ressent moins mais à la campagne, les gens ont toujours certaines habitudes.
K : On m’a dit qu’il y avait aussi ce genre de problèmes en France. En ville, on peut voir des gens d’origines différentes en couple mais à la campagne, les gens sont moins tolérants, paraît-il.
Dans KKKY vous avez cette phrase ironique: « The mc’s too dark, the producer too white ». Avez-vous déjà eu des problèmes du fait que le groupe soit composé de deux noirs et d’un blanc ? On remarque qu’il y a aux Etats-Unis très peu de groupes métissés...
Cette phrase ne concerne pas vraiment l’état du racisme dans le sud mais plutôt l’idée, le préjugé que se font les gens d’une musique selon la couleur de peau de l’artiste. Certains n’écoutent pas les CunninLynguists parce qu’il y a dans le groupe deux emcees noirs qui sonnent très « noirs » et sudistes. D’autres ont du mal à nous écouter car notre producteur est blanc et ça les gêne.
N : Certains pensent même que le fait d’avoir des artistes de couleurs différentes dans un même groupe a été un choix prémédité, fait pour l’image, une "gimmick", et du coup ça ne leur plaît pas.
K : Toutes ces raisons superficielles ne nous ont tout de même pas empêché de faire notre trou mais c’est clair que ça a été un obstacle... d’autant plus que le nom du groupe craint (rire). Mais on a réussi à naviguer à contre-courant. Beaucoup de gens ne nous ont pas fait de cadeau, notamment dans l’industrie musicale… Dans le sud, les choses ont un peu changé mais pas tant que ça. Quand je rends visite à mes grands-parents, je croise plein de gens énervés du fait qu’Obama ait gagné, donc d’une certaine façon, les choses n’ont pas changé.
Quelles sont vos prochains projets ?
K : Notre véritable prochain album sortira l’an prochain. Strange Journey est notre nouvelle sortie mais c’est davantage une compilation. Le single Never come down en est issu. C’est déjà dans les bacs. Il y aura beaucoup d’invités : Substantial, Slug du groupe Atmosphere, Killer Mike, Khujo Goodie, Nappy Roots... On a basé ce projet sur le concept d’une tournée. L’intro c’est notre départ. Un Strange Journey volume 2 est prévu.
Kno, j’ai lu que dans 10-15 ans, tu ne te voyais plus en tant que producteur hip hop mais que tu souhaitais te lancer dans la pop, le rock…
Je pense que mon talent n’est pas uniquement dans le hip hop comme ça peut être le cas pour certains. DJ Premier, par exemple, est né pour ça et il est ce qui se fait de meilleur dans ce domaine. D’un point de vue strictement hip hop, je ne pense pas avoir autant de talent qu’un gars comme lui. Mon oreille est très sensible aux différentes sonorités et j’ai cette capacité à faire ressortir de l’émotion de la musique. Je pense donc que je pourrais être pas mauvais dans la réalisation de musiques de films. La production hip hop m’a permis d’acquérir une certaine technique. A partir de ça, j’ai envie de découvrir de nouveaux horizons. Mais je ferai toujours du hip hop, ce sont mes premiers pas dans la musique, c’est ce que j’aime mais j’ai vraiment envie de tenter des choses différentes.
Deacon et Natti, vous imaginez-vous rappeurs pour toujours ?
D : Sûrement pas (rire). Le rap n’est clairement pas mon premier amour. Comme mon père me dit souvent, je rappe parce que j’en suis capable mais ce n’est pas ce que j’ai toujours rêvé de faire. J’aime la musique, écrire des ponts, chanter, jouer du piano, me déchaîner sur scène. Tant que je peux m’exprimer musicalement, peu importe le moyen, je suis heureux.
Avec quels artistes aimeriez-vous collaborer ?
D : L’autre jour, Natti parlait de Scarface…
N : Ouais, ça serait un rêve.
Scarface vient pas de prendre sa retraite ?
K : Les rappeurs ne s’arrêtent jamais vraiment (rire).
N : Ils disent juste ça pour booster les ventes de disques...
K : J’aimerais bien bosser avec Lupe Fiasco. J’aimerais bien produire un album en entier pour lui. S’il me donne la possibilité et la liberté de le faire, je pense que je pourrais réaliser un putain d’album. J’ai déjà fait le remix d’un de ses titres, Superstar. Il a aimé le résultat. Il devait être disponible sur la sortie européenne du disque mais pour des raisons de délais, ça n’a pas été le cas. Il se pourrait donc qu’on travaille ensemble dans un futur plus ou moins proche.Il a dit qu’il souhaitait réaliser un album dans la veine du Dark side of the moon de Pink Floyd. Je pense que j’ai les moyens de lui fournir ce type de son et je me demande même qui pourrait mieux le faire que moi (rire). C’est un challenge.
Qui sont tes producteurs préférés ?
Le Bomb Squad, Hank Shocklee (producteurs de Public Enemy). Ce sont eux qui m’ont donné envie de faire de la musique. Sinon toute la vibe Tribe Called Quest a été une autre influence forte, Q-Tip, Ali Shaheed Muhammad et bien sûr J Dilla dans les plus récents albums du groupe… DJ Premier, Organized Noize (Nddlr : producteur de la Dungeon Family dont OutKast), Dr. Dre, DJ Quik… Pimp C est un pionnier. Dans le 1er album de UGK Too hard to swallow, il a utilisé des instruments live comme jamais personne ne l’avait fait dans le hip hop avant lui. Aujourd’hui, je reproduis à ma façon ce que Pimp C avait commencé à l’époque.
Et vous, vos MC’s préférés ?
D : Moi c’est Biggie. Il n’était pas le rappeur le plus profond mais sa capacité à retranscrire ses pensées était si efficace et originale. Il était très facile à suivre tout en restant créatif. J’ai toujours admiré ça.
N : Je dirais Andre 3000 un peu pour les mêmes raisons. Il raconte des choses simples de la vie quotidienne mais ne les exprime pas comme toi tu les perçois.
Pour finir, que pensez-vous du hip hop aujourd’hui ?
D : On peut encore entendre quelques battements de cœur… Beaucoup disent que le hip hop est mort mais il vit toujours en Europe.
Moins aux Etats-Unis ?
D : Juste quelques battements de cœur…
N : Le hip hop a fait de la chirurgie esthétique et pour l’instant il se cache (rire).
K : Je pense que les choses iront mieux bientôt. Il y a 4-5 ans, certains faisaient du rap juste parce qu’il y avait beaucoup d’argent à se faire mais ce n’est plus le cas. A moins que tu sois vraiment bon et que t’aies quelque chose à dire, ta carrière ne durera pas et tu ne feras pas des masses de thunes. Dorénavant, rapper n’est plus de l’argent facile. A partir de là, si les artistes sont sérieux et appliqués sur leurs musiques, il y aura de la qualité car tu ne peux plus te contenter de faire un disque pour devenir millionnaire. Tu dois aller sur scène, faire des tournées, construire quelque chose qui ait un sens et pas seulement te contenter d’avoir du buzz. Même des rappeurs très populaires comme T.I. ou Lil’ Wayne font de la meilleure musique aujourd’hui car ils n’ont plus le choix. S’ils veulent continuer à exister dans le game, ils doivent élever leurs niveaux.
Vous avez aimé voir Lil’ Wayne se lancer dans le « rock » ?
D : C’est intéressant… On connaît bien son ingénieur du son. Lil’ Wayne s’est mis à faire des sons rock depuis déjà trois ans. Il a enregistré beaucoup de morceaux que le public n’a jamais eu l’occasion d’entendre. Les premiers trucs qu’on nous a fait écouter étaient terribles ! Et les sons rock qu’il est en train de sortir sont pas si mal…
K : Tu sais, j’ai beaucoup de considération pour le rock. Soyons clair, les sons « rock » de Lil’Wayne ne cassent pas des briques mais pour un rappeur qui se lance là-dedans, ce n’est pas si mal. Sincèrement, je peux écouter de tout. J’aime la pop. Quand c’est bien foutu, que c’est entraînant, ça me plait. Ca n’a pas forcément besoin d’être profond pour que j’aime.
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