Sa musique est nostalgique et son chant enivrant comme celui d'une sirène. Hindi Zahra, française d'origine marocaine, marie les rythmes et traditions de son pays natal au groove de la musique noire américaine pour donner naissance à un folk oriental, à la fois roots, métissé et universel. Si toute sa musique voyage de scène en scène depuis plusieurs années déjà, Hindi Zahra passe le cap, fait une escale et sort enfin son premier album Handmade, le 18 janvier prochain. Rencontre.
Toi qui est une habituée des scènes parisiennes depuis plusieurs années, qu’est-ce que ça représentait pour toi d’enregistrer un album studio ?
Au début, j’avais du mal et je ne voulais pas faire cet album. Je voulais continuer à faire des concerts et en fait j’ai rencontré des personnes du label Blue Note, il y a trois ans. Mon tourneur m’a dit : “Vraiment si tu veux faire plus de concerts, il faut que tu fasses un disque” et ma famille aussi a commencé à me pousser. Pour eux, il fallait un objet où figer mes chansons. Du coup, on a eu une discussion avec ma mère qui était chanteuse elle aussi et qui faisait du théâtre et elle m’a dit : “A un moment donné, il faut enregistrer !”. Donc j’y suis allée, mais j’ai pris – pour être dans les meilleures conditions – trois mois. J’ai loué un appartement où je passais le plus clair de mon temps. Trois mois c’est beaucoup mais c’était vraiment parfait pour moi.
Tu as tout réécrit pour ce nouvel album…
En fait, les morceaux qui figurent sur l’album existent déjà en live. Il m’a juste fallu appeler les musiciens avec qui je tournais déjà en live pour qu’on joue les morceaux. Je me suis donnée aussi un champ de liberté, parce que ce disque je voulais le produire, le réaliser puis arranger les morceaux. Ça a été assez facile de rejouer les morceaux que l’on connaissait depuis quelques années et puis après je me suis donnée du temps pour faire d’autres morceaux, cette fois-ci vraiment pour le disque.
Cet album s’appelle Handmade, en français « fait main », qu’est-ce que tu as préféré faire pendant l’enregistrement ?
Je pense que c’est la prise de voix. J’ai dû à un moment me former aux machines et apprendre comment m’enregistrer. C’est quelque chose que j’ai adoré car c’est vraiment ludique d’enregistrer des voix, de faire les chœurs. Mais j’adore aussi avoir plusieurs casquettes, cette multiplicité… Etre juste une interprète ça me ferait chier !
by Hassan Hajjaj
En même temps, ça a été très simple, je n’ai pas non plus amené des cordes et tout mais pour moi, tant qu’on aime la musique, je pense que les choses viennent naturellement, vraiment. Moi j’enregistrais par exemple des riffs et en les réécoutant, j’entendais dans ma tête les arrangements qui allaient être ajoutés autour. C’est presque la musique qui te guide. C’est comme une cuisine en fait.
La cuisine d’Hindi Zahra c’est quoi ?
C’est un couscous ! C’est un mélange, c’est une paella… C’est un plat avec plein de choses. Je voulais avoir des percussions marocaines, des guitares électriques, des guitares acoustiques, du clavier… Je me suis pris un clavier alors que je n’en jouais pas avant. J’ai invité des musiciens qui ont joué des basses, pour moi cet album c’était aussi un espace d’échanges.
Pour qualifier ta musique, on parle beaucoup de blues, de jazz…
Oui, de Soul aussi pour les arrangements… Pendant l’enregistrement de l’album, j’écoutais beaucoup Off The Wall de Michael Jackson. J’ai toujours adoré les arrangements de voix sur cet album. Il y quelque part aussi de la musique africaine, de la musique touareg…
Tu es issue d’une famille de musiciens, qu’en as-tu hérité ?
J’ai beaucoup pris le format chanson et c’est par touches que j’ai amené mes diverses influences musicales. Par exemple, quand je chante en berbère, je chante sur un mode plus « folk », ce qui n’a jamais vraiment été fait. J’ai essayé d’amener ma musique en dehors des sentiers tout en utilisant une forme musicale déjà connue.
C’est plutôt réussi car à l’écoute de ton album, on cherche à te classer dans un genre musical et au final on y arrive pas !
Et c’est tant mieux ! A un moment où on nous parle d’identité, d’origine etc., il faut se dire que des fois, il n’y a pas à chercher loin. C’est juste le futur qui compte, le passé est un acquis, on l’a en soi. Par exemple, moi, je ne peux pas rester enfermée dans la musique marocaine, il y a beaucoup de gens qui le font mieux que moi. Et je ne peux pas faire non plus de la musique purement occidentale car j’essaie d’amener des choses multiples. Après, si ça amène un flou artistique, c’est très bien !
Sur Handmade tu ne chantes qu’en anglais et en berbère. Le français ça viendra plus tard ?
by Hassan Hajjaj
Moi j’ai grandi au Maroc et là-bas la musique française n’est pas vraiment ancrée contrairement à un pays comme l’Algérie. D’ailleurs, moi, j’ai appris la musique française qu’en arrivant en France et encore c’était pas quelque chose qui m’attirait vraiment. J’ai commencé à écouter Aznavour et Nougaro, qui étaient pour moi les artistes qui groovaient le plus. Au Maroc, dans la musique, le groove compte. Dans la musique chaabi ou dans la musique gnaawa, les rythmiques sont compliquées, elles font danser, elles groovent ! J’ai grandi avec la musique afro-américaine, de la musique africaine, de la musique indienne et aussi égyptienne et le point commun de ces musiques là, c’est le groove. Et c’est dur de faire groover le français, j’ai dû essayer une fois mais je préfère l’anglais, ça me vient plus facilement. De plus, j’ai eu l’occasion de partir à l’étranger et de chanter au Mexique, en Slovénie, et c’est quand même une chance de chanter sa musique et de se faire comprendre par le public. Je ne dis pas que tout le monde parle anglais, mais si je chante à un Danois qui a des notions d’anglais, il va comprendre Stand Up ! Et pour moi, c’est un peu comme Bob Marley qui a choisi de ne pas chanter en créole jamaïcain et de chanter en anglais. Je favorise la forme universelle.
Dans tes influences, tu cites beaucoup de chanteuses comme Oum Kalsoum, Billie Holiday…
Oui, pour moi, ces femmes comme Yma Sumac, Billie Holiday ou Amalia Rodriguez, je les ai beaucoup écoutées. J’aime bien la façon dont une femme va interpréter une chanson avec beaucoup plus d’intimité. J’aime bien aussi l’expression du sentiment féminin. J’ai déjà entendu en France, un terme comme l’hystérie pour qualifier l’expression de certaines femmes, mais moi je ne vois pas ça comme ça. Je sens que c’est plus une force qu’on n’admet pas chez les femmes. Tina Turner a ça par exemple, PJ Harvey, Patti Smith aussi… Elles sont des références d’expression artistique pour moi.
De quoi parles-tu dans tes morceaux en berbère ?
Mon thème de prédilection c’est l’amour ! (rires) L’amour sur plusieurs formes mais toujours très imagées. Par exemple sur Oursoul, je parle d’un mariage forcé mais je ne le dis jamais clairement dans la chanson. J’ai appris avec le temps qu’on est toujours là à dire « oui on force les femmes à se marier » mais les hommes aussi sont forcés, c’est un plaisir pour personne. Quand j’aborde des thèmes difficiles comme celui-là, je n’aime pas appuyer sur l’aspect négatif. La souffrance amoureuse c’est le même sentiment que l’on peut avoir vis-à-vis de ses parents, quand on se sent rejeté ou abandonné… D’ailleurs, pour moi, je ne parle pas en terme de « thèmes », je m’intéresse plutôt à l’interprétation des sentiments et des émotions. C’est aussi ce que j’ai vécu dans ma vie que j’essaie d’exprimer sans que ce soit trop personnel. J’écris de manière à ce que celui qui m’écoute peut s’approprier mon sentiment.
Ton album sort sous le label Oursoul Records, c’est ton label ?
Vu que j’ai produit mon disque, j’ai par la même occasion monté mon label qui s’appelle donc Oursoul Records. En berbère, oursoul c’est la nostalgie et en anglais, our soul ça veut dire notre âme et je trouvais ça intéressant ce lien entre un mot berbère et un mot anglais, ce double sens en lisant le nom du label.
Comment vois-tu cette nouvelle année qui démarre ?
Je suis plutôt du genre à être dans le « ici-maintenant » mais mon désir c’est vraiment de continuer à faire des pleins de concerts, ce serait cool !
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